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Vos questions

Que faire avec la préhistoire ?

Né au milieu du XIXe siècle, le concept de “préhistoire” est-il aujourd’hui encore doté de quelques pertinences que ce soit ? Certes, comme d’autres découpages conventionnels du temps, son usage est commun. Mais ne relève-t-il pas de ces termes dont les spécialistes ne savent en vérité que faire, ou pis encore de ce que Bachelard, en son temps, nommait un  “obstacle épistémologique”, soit un de ces concepts dont le maintien bloque la progression à venir de la connaissance ? Car de fait, la gêne à propos de ce terme semble aujourd’hui augmenter, et cela est particulièrement sensible partout où l’écriture (les cités, l’État...) sont d’importation très récente. Ce n’est pas seulement que ce terme manque de précision (les vieilles notions de Paléolithique et de Néolithique étant depuis longtemps déjà bien préférables), mais c’est également que son préfixe — des plus “cocasses” pour un tel usage, rappelait déjà Lucien Febvre – nous oblige à nous interroger sur le sens de ce que nous reconnaissons comme de l’histoire. Faut-il en conséquence, afin de repenser la temporalité qu’il induit, reformuler la notion ou bien l’abandonner ? Si on la maintient, où s’arrête ce qu’elle est censée désigner ? Si on l’abandonne, convient-il par exemple de lui préférer la notion de paléohistoire ? Mais alors celle-ci peut-elle se constituer sans reconduire la césure qu’elle entend estomper ? Peut-elle se penser sans invoquer une néohistoire ? Plus radicalement, peut-être, la “préhistoire” (non son objet) n’est-elle pas le nom d’un mythe constitutif de notre modernité ? Ou convient-il de repenser encore de façon tout autre la difficulté ? Afin de donner sens à ces problèmes et d’esquisser une réponse à la question décisive de savoir quoi faire avec ce concept, en finir ou non avec lui, cette journée d’études se propose d’aborder quatre axes majeurs de réflexion : celui des origines et de l’évolution du concept de préhistoire, celui des temporalités et des régimes d’historicité qu’il est censé recouvrir, celui des moyens de mettre en récit les anecdotes tirées de nos analyses au cœur des matériaux et enfin celui des mémoires auxquels ces récits nous renvoient ou à l’inverse auxquels ils omettent de nous ramener.

Le programme de la journée est visible en bas de page


Mot d’introduction par Isabelle Pallot-Frossard, directeur du C2RMF

SESSION 1 - Préhistoire : origine et évolution d’un concept

Comment avons-nous hérité d’un concept pratique parce que conventionnel mais embarrassant (une histoire sans histoire) ?

modérateur : Jean-Louis Georget, université Sorbonne Nouvelle - université des cultures, France

Science humaine ou science de la nature ? La préhistoire autour de 1860
Nathalie Richard, TEMOS (UMR 9016), université du Mans, France

L’Histoire à contre-courants
François Bon, TRACES (UMR 5608), université de Toulouse-Jean Jaurès, France

Scientisme contre historicisme : comment le XIXe siècle pensait la Préhistoire ?
Richard Kuba, institut Frobenius, Allemagne

JEAN-LOUIS GEORGET est professeur en études germaniques à l’université Sorbonne

Nouvelle-université des cultures. Spécialiste de l’histoire de l’ethnologie allemande, Jean-Louis Georget enseigne à Paris et à l’université Goethe de Francfort comme professeur invité.

Co-éditeur avec Ph. Grosos et R. Kuba de l’ouvrage L’avant et l’ailleurs. Comparatisme, ethnologie, Préhistoire (Paris, Cerf, 2019), il dirige le projet ANR-DFG Anthropos 2 consacré à « l’Histoire croisée de l’ethnologie et de la préhistoire en Allemagne et en France jusqu’aux années 1960 ».

NATHALIE RICHARD - Science humaine ou science de la nature ?

Cette communication analysera les différents termes qui sont avancés par les acteurs pour désigner la Préhistoire autour de 1860, au moment où se déroulent les débats sur l’antiquité de l’homme et où se mettent en place les premières institutions de cette nouvelle discipline. « Préhistoire », « le préhistorique », « anthropologie préhistorique », « paléoethnologie », ces termes indiquent des points de vue divergents sur la position que la science préhistorique doit occuper dans la cartographie des savoirs, et sur ses voisinages avec l’archéologie, l’histoire, la géologie et l’anthropologie naissante. Les raisons du choix de l’un ou l’autre de ces termes seront étudiées, de même que les conséquences que ces positionnements de la science qui l’étudie ont sur les conceptions de la « préhistoire » comme objet d’étude.

Nathalie Richard est professeure d’histoire contemporaine à l’université du Mans (France) et membre du laboratoire TEMOS, CNRS UMR 9016. Ses recherches portent sur l’histoire des sciences humaines et sociales, et plus généralement sur l’histoire sociale et culturelle des sciences au XIXesiècle. Ses travaux actuels concernent les amateurs en sciences. Elle dirige sur ce thème le projet ANR « AmateurS. Amateurs en sciences (France 1850-1950) : une histoire par en bas » (2019-2022). Elle a publié notamment La Vie de Jésus de Renan. La Fabrique d’un best-seller (Rennes, PUR, 2015) et avec H. Guillemain (dir.) The Frontiers of Amateur Science. 18th-20th Century (special issue, Gesnerus, 2016/73

FRANÇOIS BON – L’Histoire à contre-courants

Tout au long du XXe siècle, la Préhistoire essaiera sans jamais y parvenir complètement de sortir pas trop déformée de l’étau qui suit : science humaine, elle se voudra de plus en plus en capacité d’offrir un substrat historique et paléoethnologique aux développements à venir ; science de l’évolution, elle ne se départira jamais d’une vision de l’Homme enracinée dans les sciences de la vie et de la Terre. Du coup, pour prendre les choses ainsi, quand décrète-t-on l’évolution achevée ?

Et quand commence l’Histoire ? Cette tension sur le fil du temps s’observe notamment dans les discours d’un Breuil inventant le Paléolithique supérieur européen jusqu’à, 100 ans plus tard, ceux des nombreux travaux penchés sur la question de l’avènement de la « modernité comportementale » dans le Middle Stone Age africain, en passant bien sûr par l’anthropologie « totale » de Leroi-Gourhan.
François Bon est professeur de Préhistoire à l’université Toulouse Jean Jaurès. Ses recherches concernent l’avènement et le développement des sociétés d’Homo sapiens en Afrique et en Europe. Il a publié notamment Préhistoire. La fabrique de l’Homme (Seuil, 2009) et Sapiens à l’œil nu (CNRS éditions, 2019).

RICHARD KUBA – Scientisme contre historicisme : comment le XIXe siècle pensait la Préhistoire ?

Vers la fin du XVIIIe siècle, une coupure importante s’établit dans la pensée européenne en introduisant deux catégories de passés différents, séparés par l’existence ou l’absence de sources écrites. Pour cette dernière, la dénomination « Préhistoire » s’établit au XIXe siècle. L’histoire sans écriture est d’abord une histoire sans narratif avec des sources « indirectes » aux exigences épistémologiques spécifiques. En comparaison avec le métier d’historien, celui de préhistorien s’approche donc des sciences naturelles au point qu’il semblerait que, de nos jours, l’archéométrie ait pris le dessus sur l’interprétation et la narration. Vers le milieu du XIXe siècle, ce furent d’abord des médecins et d’autres naturalistes qui tentèrent de collecter et d’interpréter les traces préhistoriques et qui s’opposèrent à la vision d’une histoire basée uniquement sur les sources écrites. Que pouvons-nous apprendre de la discussion de l’époque autour d’un « scientisme » perçu comme un contre-mouvement à l’historicisme ?

Richard Kuba est chercheur à l’institut Frobenius à Francfort sur le Main et conservateur des collections. Titulaire d’un doctorat en ethnologie de l’université de Bayreuth, il a mené des recherches sur l’histoire précoloniale au Nigéria, au Bénin et au Burkina Faso. Il a édité de nombreux volumes dont Land and the politics of belonging in West Africa, (Brill, 2005) et L’avant et l’ailleurs. Comparatisme, ethnologie et Préhistoire (avec Ph. Grosos et J.- L. Georget, éd. du Cerf, 2019). Il a été commissaire d’expositions, entre autres, au Martin- Gropius-Bau à Berlin, au museo Nacional de Antropología à Mexico et au musée Théodore Monod de l’IFAN à Dakar.


SESSION 2 - Préhistoire : échelles, divisions et rythmes

Où s’arrête la préhistoire ? Et où commence-t-elle au fait ?
Que valent ses subdivisions traditionnelles ?
Renverraient-elles à autant de régimes d’historicité particuliers ?

modératrice : Sophie Archambault de Beaune, ArScAn (UMR 7041), université de Lyon 3 Jean Moulin, France

Néandertaliens et rythmes en Préhistoire. Le taxon humain fossile qui nous accompagne
Bruno Maureille, PACEA (UMR 5199), université de Bordeaux, France

« Préhistoire » mais pas seulement ! Petit catalogue des horreurs terminologiques (Paléolithique « inférieur », « supérieur », « Protohistoire »...) ou la préférence socio-économique pour une terminologie repensée mais aussi injuste.

Jacques Jaubert, PACEA (UMR 5199), université de Bordeaux, France

De l’histoire très ancienne

Boris Valentin, ArScAn (UMR7041) université Paris 1, France.

SOPHIE ARCHAMBAULT DE BEAUNE est professeure à l’université de Lyon et chercheuse dans l’équipe « Ethnologie préhistorique » de l’UMR Archéologies et Sciences de l’Antiquité à Nanterre. Elle a travaillé sur l’évolution de l’outillage, des gestes techniques et des activités humaines, ce qui l’a conduit à s’intéresser à l’émergence des aptitudes cognitives chez l’homme. Ses travaux récents portent sur la validité des raisonnements tenus par les préhistoriens et sur la place de la préhistoire dans le champ des savoirs. Parmi ses nombreux ouvrages, on peut citer Qu’est-ce que la Préhistoire ? paru chez Gallimard en 2016, directement en lien avec le thème de la journée d’études organisée au C2RMF aujourd’hui.

BRUNO MAUREILLE – Néandertaliens et rythmes en Préhistoire. Le taxon humain fossile qui nous accompagne.
Depuis un siècle et demi, Néandertal est le taxon fossile qui a co-construit l’histoire de nos connaissances sur le Paléolithique. Il a été le « chaînon manquant » avant d’être l’ancêtre direct puis le cousin éloigné et, depuis peu, celui qui a suffisamment contribué à notre patrimoine génétique pour que l’on trouve encore quelques pourcentages de son ADN nucléaire en nous. Si certains s’accordent le droit d’écrire qu’il n’a donc pas complètement disparu, pour d’autres, il ne peut (doit ?) pas appartenir à notre espèce Homo sapiens.
Ainsi, la façon dont nous l’avons considéré - et le considérons toujours - est unique car sinusoïdale, dans le temps et à un temps « t », variant au rythme des découvertes de nouveaux spécimens, de l’application à leur étude d’outils méthodologiques innovants, de la qualité (variable et plus ou moins vite acceptée) de certains résultats, des hypothèses
scientifiques et de leur transformation en écoles de pensée. De nombreuses données biologiques nous assurent que Néandertal est très différent de nous, les humains historiques. Mais il reste complexe de mettre en évidence de fortes distinctions avec les représentants d’autres lignées qui lui étaient contemporaines sauf, peut-être, en ce qui concerne les façons dont les vivants ont traité certains de leurs morts.


Bruno Maureille est paléoanthropologue, spécialiste de l’évolution biologique des lignées humaines eurasiatiques avant la complète colonisation de l’ancien monde par nos ancêtres du Gravettien. Il s’intéresse également aux différents traitements que les vivants du Paléolithique ont réservé aux morts. Il a codirigé trois opérations de terrain toutes portant sur le monde moustérien : La Chapelle-aux-Saints (Corrèze), Les Pradelles (Charente) et Regourdou (Dordogne). Il est l’auteur de près de 150 articles scientifiques et autant destinés à une plus large audience. Il a aussi donné près de 180 conférences tout public. Depuis avril 2019, Bruno Maureille dirige le département des Sciences archéologiques de l’université de Bordeaux.

JACQUES JAUBERT – « Préhistoire » mais pas seulement ! Petit catalogue des horreurs terminologiques (Paléolithique « inférieur », « supérieur », « Protohistoire »...) ou la préférence socio-économique pour une terminologie repensée mais aussi injuste Un objectif est de discuter ici du maintien d’un terme à entrées multiples, celui de “Préhistoire”. Pour le remplacer, encore faut-il être d’accord ne serait-ce qu’avec la définition de ce que l’on souhaite supprimer, remplacer ou faire évoluer. Une interrogation miroir aurait alors avantage à inclure une réflexion quant à l’usage du terme « Protohistoire » (Néolithique, âges des métaux).
Suivant un concept qui privilégie la socio-économie d’une ethnie à son âge calendaire, « Préhistoire » réunit pour nous le seul Paléo-Mésolithique. Sous-entendu les sociétés qui ont une économie de prédation : chasseurs, pêcheurs, collecteurs, voire charognards pour les plus anciens. Par opposition à une Protohistoire des premiers producteurs sédentaires, agriculteurs, éleveurs, pasteurs ou horticulteurs, amorçant un parcours exponentiel vers les “civilisations”, autant d’antichambres d’un monde à tendance quasi-suicidaire.


Verser dans la « Paléohistoire » en incluant les sociétés sans écrit présente l’avantage de ne plus les hiérarchiser en les opposant par leur statut économique. Nous savons leur complexité culturelle par des mythologies supposées, leurs témoignages sépulcraux, graphiques ou symboliques. Il est alors admis qu’un groupe du Magdalénien final peut supporter la comparaison avec un segment de société antique, médiévale, moderne ou contemporaine.


Où arrêter alors le curseur et où commencer la Paléohistoire ? Certes au Paléolithique récent et final du Tardiglaciaire. On y inclurait sans sourciller le début du Paléolithique récent. D’aucuns y ajouteront le Paléolithique moyen récent et ses premières manifestations symboliques – non généralisées –, qu’elles soient le fait de Néandertaliens ou des premiers Hommes modernes. Donc, des humanités biologiques distinctes et qui ont ponctuellement échangé leurs gènes. Et au-delà ? Peut-on envisager une Paléohistoire acheuléenne ou pré-oldowayenne alors que nous ne nous accordons pas quant au bilan de leur éventuelle signification culturelle ?


Jacques Jaubert est professeur de Préhistoire à l’université de Bordeaux, laboratoire PACEA qu’il a dirigé de 2004 à 2010. Il y est responsable du master Bio-géosciences et de la spécialité Préhistoire à l’école doctorale Sciences & Environnements. Il est spécialiste des peuplements et de l’économie des Néandertaliens en Eurasie et a investi récemment la question de l’appropriation du monde souterrain (grottes de Bruniquel et de Cussac). Outre ses publications scientifiques, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Préhistoires de France ou Néandertal (avec B. Maureille) aux éditions Confluences.

BORIS VALENTIN – De l’histoire très ancienne

À la suite de Lucien Febvre, je trouve plutôt cocasse la notion de « Préhistoire » – englobant plus de 99 % de l’histoire des sociétés humaines – et, pour tout dire, elle me paraît vraiment incommode. Il arrive en plus que mon inconfort se transforme en malaise à voir combien on peut manipuler ces temps réputés anhistoriques, autrement dit mythiques. Face à cela, il me semble que les (pré)historiens doivent assumer leurs responsabilités et inventer des moyens pour faire de l’histoire... avant l’Histoire, entendue au sens étriqué (premières écritures, cités, etc.). Je me propose donc de réfléchir ici aux moyens de pratiquer cette histoire archéologique – tout de même très particulière vu son imprécision et ses rythmes – sans taire, par conséquent, ses difficultés.

Boris Valentin est professeur d’archéologie préhistorique à l’université Paris 1. Il est spécialiste des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs préhistoriques entre XIVe et IVe millénaire avant J.-C., plutôt en Europe occidentale, et occasionnellement en Israël. Responsable des fouilles sur le site magdalénien d’Étiolles en Essonne, il coordonne également des recherches collectives sur des gravures rupestres préhistoriques dans le massif voisin de Fontainebleau. Il est auteur avec J.-M. Geneste d’un récent livre d’entretien Si loin, si près. Pour en finir avec la Préhistoire (éd. Flammarion, 2019) et il a publié auparavant Jalons pour une Paléohistoire des derniers chasseurs. XIVe-VIe millénaire avant J.-C. (Publications de la Sorbonne, 2008).


SESSION 3.1 - Préhistoire : anecdotes ou histoire au-delà de la mémoire

Comment écrire l’histoire très ancienne, en particulier celle de certaines techniques dont la mémoire s’est perdue ?
Que faire des bribes qui subsistent, en particulier quand on travaille dans des régions où les chasseurs-cueilleurs ont subsisté très longtemps ?
Nos analyses, parfois jusqu’au cœur des matériaux, reconstituent des gestes précis et livrent une multitude d’anecdotes.
Quels récits plus généraux restituer à partir de cela ?

modératrice : Catherine Cretin, musée national de Préhistoire - Les-Eyzies-de-Tayac, France

De l’œuvre d’art au vestige archéologique dans les grottes ornées : un document unique pour connaître les sociétés du passé.
Diego Garaté, université de Cantabrie, Espagne

Au-delà des analyses physico-chimiques des objets préhistoriques. Relation entre matière première, style et fonction ainsi que séquences de gestes.
Ina Reiche, C2RMF- IRCP (UMR 8247), Chimie ParisTech, France

Du cristal au territoire : la modélisation réticulaire des paléo-comportements techno-économiques et spatiaux.

Vincent Delvigne, Service de Préhistoire de l’université de Liège, Belgique.


Catherine Cretin
est conservatrice au musée national de Préhistoire. Elle est rattachée à l’UMR 5199-PACEA, Université de Bordeaux, CNRS.  Diplômée de muséologie à l’école du Louvre et titulaire d’un doctorat de IIIème cycle en Préhistoire-Anthropologie, section Préhistoire, de l’université Paris 1, Panthéon-Sorbonne, elle a successivement rempli des fonctions de conférencière nationale et animatrice du patrimoine, d’archéologue à l’Inrap puis au ministère de la Culture, d’abord en région Languedoc-Roussillon, ensuite au sein de la sous-direction de l’Archéologie au centre national de Préhistoire de Périgueux. Depuis 2017, elle est conservatrice au Musée national de Préhistoire des Eyzies, chargée des collections du Paléolithique supérieur (et, par intérim, du Paléolithique moyen). Son intérêt se porte vers une approche pluridisciplinaire de tous les témoins archéologiques, des vestiges matériels aux images, et sur les moyens pour les mettre en relation afin de restituer le dynamisme et la richesse des sociétés paléolithiques.


DIEGO GARATE MAIDAGAN – De l’œuvre d’art au vestige archéologique dans les grottes ornées : un document unique pour connaître les sociétés du passéUn taureau de Lascaux peut recevoir autant d’interprétations que de personnes qui le regardent mais, surtout, c’est un document qui permet d’appréhender le cadre historique dans lequel il a été produit. En ce sens, cette même figure peut être analysée par différentes disciplines (archéologie mais aussi histoire de l’art, géologie, chimie, physique, etc.). Le préhistorien utilise toutes ces informations pour reconstruire des processus ou des séquences dans le temps. Cette image manquerait cependant d’explication sans la prise en compte de son contexte le plus proche par une analyse détaillée. L’objet archéologique lui-même n’a pas de sens. C’est la vision holistique des vestiges archéologiques interdépendants qui nous permet une reconstruction objective et précise des événements survenus dans le passé.De plus, ledit « art paléolithique » permet parfois de détecter des événements ou des scènes cristallisées dans le temps. Il est exempt des limites interprétatives typiques de la stratigraphie sédimentaire des gisements, véritable palimpseste d’événements indissociables. Dans ces cas, nous pouvons retracer certaines actions réalisées par les personnes qui ont décidé de dessiner ou peindre dans la grotte et les solutions techniques nécessaires pour chacune d’elles, au point de pouvoir calculer l’investissement social qu’elles ont impliqué, en personnes, en matériaux et en le temps. Ainsi, ces vestiges archéologiques permettent de connaître non seulement l’importance que l’activité artistique peut avoir dans les sociétés du passé mais aussi la manière dont elle a été organisée. Dans cette présentation je souhaite approfondir le concept de production artistique et son application dans l’étude de l’art paléolithique. Les grottes récemment découvertes d’Atxurra et d’Aitzbitarte, pour lesquelles cette approche de recherche est en train de se développer, vont servir d’exemples spécifiques.

Diego Garate Maidagan est archéologue, chercheur actif dans le programme « Ramón y Cajal » à l’université de Cantabrie. Il est directeur de nombreux projets archéologiques dans des grottes ornées en Espagne et en France et membre d’équipes de recherche comme Chauvet Vallon-Pont-d’Arc ou La Garma. Il a contribué à la découverte d’une douzaine de grottes inédites dans l’est de la région Cantabrique (Askondo, Lumentxa, Atxurra, Aitzbitarte III-IV-V-IX, etc.), favorisant un enrichissement remarquable de l’inventaire archéologique et du paysage patrimonial. Il est l’auteur d’une dizaine de livres monographiques et de plus d’une centaine d’articles, scientifiques et grand public.


INA REICHE – Au-delà des analyses physico-chimiques des objets préhistoriques. Relation entre matière première, style et fonction ainsi que séquences de gestesL’étude de l’art paléolithique fait de plus en plus appel, au-delà d’une approche typo-stylistique, à l’analyse de la matérialité des vestiges préservés. Des recherches interdisciplinaires à l’interface entre la physicochimie du patrimoine et la Préhistoire peuvent révéler les gestes et le savoir-faire des hommes préhistoriques.Le premier exemple concerne l’étude des perles rectangulaires datant du Gravettien Final. Trois sites français avec des couches archéologiques datant du Gravettien Final (Abri Pataud, Le Blot, les Peyrugues, environ 22000 BP) ont livré un type de perle assez standardisé de forme rectangulaire. Ce sont des petits objets transformés qui ont vieilli en surface. Ainsi, la détermination exacte de la matière à l’œil nu ou sous microscope optique est difficile. Une méthodologie non-invasive permettant de déterminer la matière première des perles a été développée. Elle comprend l’analyse par PIXE-PIGE à l’accélérateur New AGLAE et l’observation par micro-tomographie X au synchrotron. Des faciès caractéristiques permettent l’identification de la matière dure d’origine animale sans ambiguïté. Ceci offre un aperçu précieux sur la relation entre matière première, forme et fonction des perles.

L’autre exemple porte sur l’étude de la séquence de réalisation des figures magdaléniennes de la Grotte de Rouffignac en Dordogne qui est importante en l’absence d’une datation directe des figures noires.  Les recherches ont été réalisées grâce à la combinaison d’analyses chimiques non invasives à l’aide de la fluorescence X in situ, de l’étude stylistique et d’observations sur la superposition des figures. Elles ont montré la création des 65 figures en plusieurs étapes formant des sous-ensembles avec trois types d’oxydes de manganèse différents.
Ina Reiche est physicochimiste du patrimoine, directrice de recherche au CNRS, équipe PCMTH, institut de Recherche de Chimie Paris (IRCP) - centre de recherche et de restauration des musées de France, UMR 8247 CNRS.


VINCENT  DELVIGNE (avec  PAUL  FERNANDES  et  JEAN-PAUL  RAYNAL)  –  Du cristal au territoire : la modélisation réticulaire des paléo-comportements techno-économiques et spatiauxConstituant l’essentiel des vestiges parvenus jusqu’à nous, les silicites (silex, cherts, silcrètes, silices hydrothermales) sont, depuis toujours, au cœur des réflexions sur les peuples sans écriture. Pourtant, pour diverses raisons scientifiques, méthodologiques et académiques, la détermination approfondie des matériaux lithiques – la pétro-archéologie – est longtemps restée confinée en annexe de la technologie. Ces dix dernières années, la pétro-archéologie a renouvelé ses protocoles et gagné le champ propre de la paléoethnologie : elle permet désormais la production de données robustes qui dépassent la seule caractérisation des matériaux. Dépassant les interrogations sur la pertinence des cultures préhistoriques et de leurs références spatiales dans un monde inexorablement maillé, le préhistorien se doit d’élaborer – à partir d’enregistrements temporellement distincts (sites) érigés comme autant d’étapes dans un parcours de nomadisme – des réseaux de circulation d’objets, métonymie des réseaux de circulation des Hommes et donc des savoirs et savoir-faire. Face à cette « Préhistoire quantique » (dans le sens où l’observateur influe sur le système observé) qui a longtemps privilégié l’étude des sites, exagérant le développement de modèles sito-centrés et mésestimant l’importance du rôle des points d’intérêt instantanés, une ré-orientation épistémologique s’impose désormais, fondée sur une approche plus émique des territoires.

Vincent Delvigne, qui a soutenu une thèse à l’université de Bordeaux en 2016, a été postdoctorant à la fondation Fyssen (2016-2017) au service de Préhistoire de l’université de Liège, laboratoire auquel il est aujourd’hui rattaché en tant que chercheur indépendant. Ses recherches, qui combinent acquisitions de données primaires (fouilles, prospections, études de collections anciennes) et constructions théoriques, se fondent sur une lecture pétro-archéologique des comportements durant du Paléolithique supérieur sur la façade orientale et occidentale du Massif central, du pourtour du Bassin parisien, en Belgique méridionale et en Bulgarie. En outre, il cherche à développer les approches réticulaires de gestion de l’espace par le biais des Network analysis.


SESSION 3.2 - Préhistoire : anecdotes ou histoire au-delà de la mémoire

modératrice : Catherine Cretin, musée national de Préhistoire - Les-Eyzies-de-Tayac, France

Mémoire, Ego, objet et trace
Éric Boëda, ArScan (CNRS UMR 7041), université Paris Nanterre, France

Y-a-t-il une Préhistoire des techniques ? Le cas de l’industrie osseuse paléolithique
Jean-Marc Petillon, TRACES (UMR 5608), université de Toulouse, France

« Anecdotes qui font des histoires ». Les gravures du site magdalénien de La Marche

Nicolas Mélard, C2RMF, PreTech (CNRS UMR 7055), université Nanterre, France.


ÉRIC BOËDA – Mémoire, Ego, objet et traceLes objets partagent les effets du temps avec pour corollaire une distanciation entre la mémoire du sujet et celle de l’objet, allant à la perte de lien. Si l’artefact est un lieu de stockage d’informations dont il porte la trace, rien de la mémoire du sujet qui l’a produit ne peut nous parvenir (intention, raison, affect). En revanche, il porte en lui un registre de connaissances et de savoir-faire qui lui ont donné sa matérialité technique, mais aussi les connaissances d’une époque, d’un groupe. On parle de mémoire épiphylogénétique.Mais elle ne nous pas été transmise puisque l’artefact a été réalisé hors de notre temps, hors du réel observant et analysant une réalité à jamais passée. Nous sommes face à un paradoxe : si ces stigmates sont les traces de l’application de connaissances transmis grâce à la mémoire, cette mémoire n’est plus une trace puisqu’il y a rupture dans la durée. Et pourtant, l’artefact est présent et se retrouve ré-observé dans un présent qui n’est plus le sien. D’où la question du « de quoi ». De quoi l’histoire d’une trace sans mémoire est-elle l’histoire ? Le « Je » du sujet (ego) devient un « Il », « l’autre », l’alter. Le « Je » du protagoniste est devenu le « Je » de l’observateur, le « moi-je » de l’observateur face à l’observé. Nous transformons le noumène de l’artefact « en soi », vécu par celui qui l’a produit en phénomène, tel qu’il nous apparaît : l’objet préhistorique. L’artefact devient alors le produit d’une construction intellectuelle œuvrant à une nouvelle épistémè, celle de notre temps.

Eric Boëda est professeur à l’université Paris X - Nanterre, département d’Anthropologie, membre de l’institut universitaire de France. Il est membre de l’équipe AnTeT, CNRS - UMR 7041 ArScAn : Anthropologie des Techniques, des Espaces et des Territoires au Pliocène et au Pléistocène. Il est président de la sous-commission « Amériques », Pôle SHS, de l’Archéologie et du Patrimoine au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, et directeur de la mission archéologique brésilienne du Piauì


JEAN-MARC PETILLON – Y-a-t-il une Préhistoire des techniques ? Le cas de l’industrie osseuse paléolithiqueParce qu’elles sont à la fois dures et élastiques, parce qu’elles peuvent être façonnées en une variété de formes par diverses techniques de coupe et d’abrasion, les matières osseuses sont un support privilégié de l’inventivité plastique des groupes préhistoriques. Et, de fait, les panoplies paléolithiques d’outillage osseux se présentent comme des répertoires d’objets généralement désignés par leurs attributs morphologiques : éléments percés, crochus, barbelés, pointus, biseautés, etc. Or, beaucoup de ces morphotypes présentent de fortes analogies avec des outils plus récents dont le fonctionnement est documenté par des sources ethnographiques ou historiques. On sait à quel point ce recours à l’analogie soulève le problème de l’usage raisonné de ce référentiel, et de sa mise à l’épreuve lors d’expérimentations systématiques et contrôlées. Mais cela ouvre également la possibilité d’une histoire des techniques qui aborde avec les mêmes problématiques les sociétés pour lesquelles nous disposons de sources écrites et/ou orales et celles pour lesquelles nous n’en avons pas, en puisant dans une mémoire technique transculturelle.

Jean-Marc Pétillon est docteur de l’université Paris 1 et chargé de recherche au CNRS au laboratoire Traces (UMR 5608), à Toulouse. Ses recherches portent sur l’étude du mode de vie des chasseurs-collecteurs du Paléolithique récent dans le sud de la France, sujet qu’il envisage notamment à travers sa spécialité, l’évolution des équipements en matières osseuses. Il a dirigé et dirige actuellement des projets de recherche sur le peuplement du bassin Aquitain, du piémont pyrénéen et du littoral atlantique à la fin du Paléolithique.


NICOLAS MÉLARD – « Anecdotes qui font des histoires ». Les gravures du site magdalénien de La Marche L’expression graphique du Paléolithique supérieur est riche et variée aussi bien en termes de motifs mais aussi par les formes et supports choisis par les auteurs. Les pierres gravées des sites d’habitat composent des ensembles particuliers se trouvant – contrairement aux profondeurs des grottes ornées – au sein du quotidien. Le site de La Marche datant du Magdalénien moyen, attribué au Magdalénien de type Lussac-Angles, est l’un des gisements les plus riches en nombre de pierres gravées connu à ce jour. Il se distingue aussi par une singularité dans la représentation réaliste de l’Homme : gestes, mimiques, coiffures sont représentés et renvoient directement aux scènes de vie. Certains motifs peuvent être perçus comme des moments quasiment photographiques, des moments figés sur la surface de la pierre par la main de son auteur/e. Ces anecdotes, mises en contexte, alimentent la reconstitution de l’histoire. Les représentations humaines mais aussi animales offrent des témoins précieux pour l’étude des comportements des groupes humains et elles éclairent aussi le regard porté sur l’environnement par les populations locales à la fin de l’âge glaciaire dans cette région.

Nicolas Mélard est archéologue, conservateur du Patrimoine au centre de recherche et de restauration des musées de France, rattaché à l’UMR 7055 Préhistoire et Technologie, CNRS / université Paris Nanterre. Il s’intéresse notamment à la tracéologie et à l’archéologie du geste.


SESSION CONCLUSIVE - Doit-on en finir avec la préhistoire ? Que faire au final d’un concept pratique mais embarrassant ?

Jean-Michel Geneste, PACEA (UMR 5199), université de Bordeaux, France

Philippe Grosos, université de Poitiers, France

Rémi Labrusse, université Paris Nanterre, France

Jean-Loïc Le Quellec, IMAf (UMR 8171), EHESS, université Sorbonne Nouvelle, France

Michel Menu, C2RMF- IRCP (UMR 8247), France

Catherine Schwab, musée d’Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye, ArScAn (UMR 7041), France.


JEAN-MICHEL GENESTE
L’archéologie préhistorique, ou « Préhistoire », qui a pour objet et ambition l’étude des cultures humaines antérieures à l’écriture, doit manipuler une temporalité longue de millions d’années et qui, du fait de sa durée, est rythmée par des évènements et des changements majeurs dont l’évolution, la nature et les origines ne sont pas du ressort de l’histoire. La discipline manifeste alors des tensions, des contraintes et des responsabilités scientifiques très spécifiques qui mêlent trop souvent évolution et histoire, ce qu’il est indispensable de dissocier.
Par ailleurs, plus près de nous, la non linéarité du développement des cultures dans le temps et l’espace conduit le chercheur à exhumer des archéologies dans des territoires et chez des populations dont l’Histoire n’a jamais été bornée par la taille de la pierre paléolithique ni par l’écriture.

Ces limitations me conduisent à réfléchir à l’usage actuel du terme « Préhistoire » dont le sens classique est trop circonscrit.

Jean-Michel Geneste est conservateur général du patrimoine honoraire, rattaché à l’UMR PACEA à l’université de Bordeaux. Archéologue du Paléolithique il en a étudié les cultures et fouillé plusieurs sites. Il s’est aussi attaché à l’étude, la conservation et la gestion des sites d’art rupestre dont Lascaux et Chauvet. Avec Boris Valentin il est l’auteur d’un récent livre d’entretien Si loin, si près. Pour en finir avec la Préhistoire (éd. Flammarion, 2019). Avec Jean-Jacques Delannoy il est co-directeur de L’Atlas de la grotte Chauvet Pont-d’Arc, premier volume de la Monographie de la grotte Chauvet (éd. MSH, 2020).


PHILIPPE GROSOS

Le concept de « Préhistoire » est né de la volonté de prendre au sérieux la « haute antiquité de l’homme », autant que du désir de reconnaître la profondeur des cultures humaines, pourtant antérieures à l’invention de l’écriture. Et en cela il a pu représenter un acquis scientifique considérable. Toutefois, afin de penser son objet d’étude, il s’est construit en opposition au concept d’« Histoire ». C’est cette opposition qu’il s’agit désormais de méditer, tant elle se révèle être à la source de deux difficultés majeures : d’une part, la confusion, inhérente au concept d’Histoire, entre temporalité et historiographie ; d’autre part, la dissimulation d’une distinction interne à la temporalité dite « préhistorique » (celle entre le Paléolithique supérieur et le processus de néolithisation), dont on peut penser qu’elle est en fait plus essentielle que l’opposition classiquement reçue entre Préhistoire et Histoire, tant elle permet de révéler des modes d’être au monde sensiblement divergents.

Philippe Grosos est professeur de philosophie à l’université de Poitiers. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont Signe et forme. Philosophie de l’art et art paléolithique (éd. Cerf, 2017), et Lucidité de l’art. Animaux et environnement dans l’art depuis le Paléolithique supérieur (éd. Cerf, 2020)


REMI LABRUSSE propose d’exposer deux raisons pour lesquelles l’idée de Préhistoire a constitué un puissant levier de renversement, à l’égard du prisme historiciste qui s’est imposé aux sciences humaines depuis le XIXe siècle : à la fois sémantiquement (du point de vue des informations rassemblées) et syntaxiquement (du point de vue de la structure de la temporalité impliquée), l’horizon de ce qu’on nomme « Préhistoire » résiste à sa constitution en récit scientifiquement légitime. Après avoir tenté de justifier ces deux points de vue, il avancera l’hypothèse selon laquelle cette résistance à l’historicisation n’a pas été seulement subie mais aussi voulue, et qu’elle est même à l’origine de notre fascination moderne pour l’idée de Préhistoire. Il restera alors à se demander quoi faire aujourd’hui avec ce savoir paradoxal.

Rémi Labrusse enseigne l’histoire de l’art à l’université Paris Nanterre. Il consacre ses recherches aux sources imaginaires de la modernité en Europe, depuis le XIXe siècle, à travers, notamment, la notion de Préhistoire. En 2019, il a co-organisé avec Cécile Debray et Maria Stavrinaki l’exposition « Préhistoire. Une énigme moderne au Centre Pompidou » à Paris et il a publié par ailleurs Préhistoire. L’envers du temps (éd. Hazan, 2019).


JEAN-LOÏC LE QUELLEC Pour qui s’intéresse aux images rupestres et à la mythologie, comme aussi aux liens qui peuvent s’établir entre image et parole, notamment en Afrique, la coupure Préhistoire/Histoire fait difficulté. Si l’apparition de l’écriture est utilisée comme critère de démarcation, alors sur ce continent l’histoire débute au IVe millénaire AEC en Égypte, dans le premier millénaire AEC pour le Maghreb avec l’écriture libyco-berbère, à une date inconnue au Sahara avec l’avènement des caractères tifinagh (dont rien n’indique, sur les images qui leur sont associées, que leur introduction aurait été accompagnée de changements sociaux notables), mais encore en 1800 au Liberia avec l’alphabet bassa (à moins que ce ne soit en 1930 avec le syllabaire loma ?), en 1903 au Cameroun avec le syllabaire bamoum, en 1921 dans la Sierra Leone avec le syllabaire mende, en 1978 au Congo avec l’écriture mandombe, et... dans une époque future en bien d’autres régions. Par ailleurs, du côté des mythes, les recherches les plus récentes ont montré qu’un certain nombre de ceux qui sont transmis oralement, enregistrés, ou notés par écrit de nos jours, remontent probablement au Paléolithique. La coupure en cause se produit donc à des dates variables ou indéterminées, dans nombre de cas elle ne s’est pas encore produite, et sa valeur heuristique reste élusive. Dès lors, pourquoi maintenir son usage ?

Jean-Loïc Le Quellec est directeur de recherche émérite à l’IMAf (Institut des Mondes africains, CNRS UMR8171). Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur les arts rupestres du Sahara et d’Afrique australe, et il a rédigé avec Bernard Sergent le Dictionnaire critique de mythologie (éd. du CNRS, 2017).


MICHEL MENU
L’art paléolithique ne peut, selon moi, être compris que si l’on examine les techniques qui ont contribué à leur réalisation. Pour cela il faut étudier les différents matériaux, leur origine, leurs transformations, leur élaboration mais aussi les contraintes de la matière, support des œuvres, les outils ensuite pour dessiner, peindre, graver. C’est enfin examiner les manières de créer les formes, pour ainsi comprendre les différentes étapes de la chaîneopératoire. Jacques Rancière donne une définition de l’art comme un « savoir-faire qui exécute une volonté en donnant forme à une matière ». Tout y est si ce n’est qu’il manque pourtant ici le spectateur, le regardeur d’aujourd’hui, le chercheur qui pour « penser une histoire à venir, doit s’approprier le passé, s’ouvrir généreusement aux éclats de pensée du passé, chercher les traces, creuser ses sens multiples, inventer et réinventer l’ombre portée des vies d’hier » (François Hartog). Pour l’art paléolithique, avec comme seules sources les représentations des grottes et celles des objets mobiliers, c’est se pencher sur les traces, les observer dans toutes ses dimensions - y compris temporelles, décrire précisément les traces, s’arrêter à la description.

Michel Menu est chef du département Recherche du centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) depuis 2001. Il est spécialiste de l’étude de la couleur des œuvres d’art : au-delà de la caractérisation chimique, l’étude des propriétés physico - mécaniques (couleur, apparence, nano-indentation, rhéologie…) apporte des informations cruciales pour la compréhension des œuvres en ce qui concerne leur élaboration et l’intention des artistes de la Préhistoire à aujourd’hui ainsi que pour assurer leur conservation.


CATHERINE SCHWAB
Depuis son ouverture en 1867, le musée d’Archéologie nationale (MAN) à Saint-Germain-en-Laye expose des collections paléolithiques. Si les salles consacrées à la Préhistoire ancienne sont aujourd’hui considérées comme essentielles, il est intéressant de rappeler que le musée ne devait être dédié, à l’origine, qu’aux civilisations gauloise et gallo-romaine. C’est l’émergence, au milieu du XIX e siècle, de la très haute antiquité de l’homme qui bouscule la destination et la dénomination du musée voulu par Napoléon III. Les pionniers de l’archéologie préhistorique jouent un rôle fondamental dans l’acquisition des premières séries paléolithiques par le MAN, ainsi que dans leur présentation muséographique et leur vulgarisation. Mais le domaine encore balbutiant de la Préhistoire éprouve des difficultés à définir ses propres contours, entre sciences et récits, et même à se donner un nom, ou, devrions-nous écrire, des noms. Car ces derniers sont nombreux, avant que les termes de « préhistoire » et de « préhistorique » ne semblent s’imposer.

Catherine Schwab est conservatrice en chef du patrimoine, responsable des collections paléolithiques et mésolithiques, au musée d’Archéologie nationale et domaine national de Saint-Germain-en-Laye. Elle enseigne l’art et l’archéologie préhistorique à l’école du Louvre. Elle est rattachée, au sein de l’UMR 7041 ArScAn Archéologies et Sciences de l’Antiquité, à l’équipe « d’Ethnologie préhistorique ».